Longtemps cantonné à une sphère institutionnelle, l’investissement dans la défense reposait quasi exclusivement sur les États. En France, plus de 50 Md€ de dépenses publiques annuelles contrastent avec des financements privés limités à quelques milliards. L’épargne des particuliers y est ainsi restée marginale, freinée par des contraintes réglementaires, réputationnelles et un cadre ESG peu adapté.

Cette situation a évolué ces dernières années sous l’effet combiné de la crise sanitaire, qui a révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement, et du retour des tensions géopolitiques en Europe puis au Moyen Orient et désormais dans le Golfe Persique. Dans ce contexte, une nouvelle vague de fonds dédiés à la défense et à la souveraineté a vu le jour, marquant une volonté de renforcer les capacités de financement par la mobilisation de l’épargne privée, et en particulier de l’épargne retail.

Ces véhicules soulèvent toutefois une double interrogation. Comment intègrent-ils des critères de durabilité dans un secteur historiquement sensible? Et quels mécanismes permettent un fléchage encadré et responsable de l’épargne des particuliers vers l’industrie de la défense ?

Accélération des lancements de fonds défense

Opportunité de marché ou logique politique ?

Depuis 2024, le marché français des fonds défense et souveraineté se structure autour d’objectifs de collecte significatifs pour financer la Base industrielle et Technologique de Défense (BITD). La BITD regroupe environ 4 500 entreprises, grands groupes, ETI, PME et start-up, constituant un maillage industriel stratégique.

Face à un besoin d’investissement massif, estimé à plusieurs dizaines de milliards d’euros à horizon 2030 pour soutenir la montée en cadence industrielle et l’innovation, et dans un contexte de forte hausse des budgets militaires, l’État a engagé une mobilisation inédite des capitaux privés.

Cette impulsion se matérialise notamment par la création d’un « club d’investisseurs de la défense ». Depuis juin 2025, ce club réunit plus de 80 fonds de private equity aux côtés des armées. Son objectif : flécher plusieurs milliards d’euros vers les entreprises critiques de la BITD et sécuriser leur financement sur le long terme.

En parallèle, la dynamique de marché s’accélère : multiplication des véhicules dédiés ou en cours de lancement, intégration progressive de ces stratégies dans l’assurance-vie ou les Plans d’Epargne en Actions (PEA) et émergence progressive d’un intérêt des investisseurs institutionnels. Les régulateurs, dont l’Autorité des marchés financiers, accompagnent ce mouvement en facilitant l’agrément de fonds défense, contribuant ainsi à élargir la base d’investisseurs.

Entre volontarisme public et réalité terrain : où en est vraiment le marché des fonds défense ?

Plusieurs initiatives ont émergé pour flécher l’épargne vers la défense. Bpifrance a lancé un fonds dédié aux particuliers visant à soutenir les entreprises stratégiques de la BITD. Tikehau Capital, en partenariat avec Société Générale Assurances, CNP Assurances et Carac, propose une offre en assurance-vie, avec une ambition de plus de 500 M€ d’encours à terme.

D’autres acteurs se positionnent également, comme Sienna Gestion avec un fonds de dette privée paneuropéen, Weinberg Capital Partners avec un véhicule spécialisé, ou encore Caisse des Dépôts via le fonds Émergence. Ces initiatives visent à structurer une offre d’investissement diversifiée, accessible et alignée avec les enjeux de souveraineté.

Néanmoins, malgré une volonté publique forte d’orienter l’épargne, notamment celle des particuliers vers ces supports, la dynamique de collecte reste en deçà des attentes. Un an après son lancement, le fonds de Bpifrance Défense, par exemple, n’avait levé qu’environ 70 M€ pour un objectif de 450 M€ fixé à son lancement en 2025. Ce décalage illustre une réalité de marché : ces produits, encore récents et liés à un contexte géopolitique spécifique, doivent faire leurs preuves. À ce stade, la mobilisation des investisseurs demeure mesurée, sans véritable accélération observable de la collecte.

Défense et ESG : une tension conceptuelle

Une incompatibilité de principe

La finance durable moderne (ISR, ESG ou encore SFDR) repose sur des principes comme la non-nuisance, le respect des droits humains ou l’exclusion des activités controversées. Historiquement, cela a conduit à exclure l’industrie de la défense des approches ISR classiques. Notamment parce que la production d’armes, même conventionnelles, est perçue comme contraire à l’objectif social de “faire le bien” plutôt que ne pas induire du tort.

Le résultat est un malaise moral pour l’investisseur durable. La perspective d’investir dans des entreprises qui tirent leurs revenus d’activités potentiellement associées à des conflits armés heurte des convictions éthiques, même si ces entreprises opèrent dans des cadres régulés.

La justification extra-financière

Face à ces tensions, une narration alternative émerge : la durabilité ne peut se concevoir sans sécurité. Dans un monde marqué par une instabilité géopolitique accrue (guerre en Ukraine, tensions sino-américaines), la sécurité collective et la stabilité deviennent des conditions préalables à toute transition énergétique ou sociale pérenne. De ce point de vue, la défense est un bien public stratégique, nécessaire pour protéger les gains de la transition durable et les infrastructures critiques.

Les mécanismes de sélection des fonds répondent à cet impératif via des approches nuancées. Certains produits excluent seulement les armes controversées tout en investissant dans des sociétés impliquées dans la défense “conventionnelle” ou des technologies dual-use (à vocation à la fois civile et militaire).

Cette évolution se retrouve dans les données de marché. L’exposition moyenne des fonds Article 8 SFDR à des titres du secteur défense est passée, selon Morningstar , de 0,6 % en 2022 à 2,5 % en juin 2025, avec un renforcement continu sous pression géopolitique. Les fonds Article 9 restent plus réservés, mais ne sont pas complètement imperméables à certaines positions dans le secteur de la défense.

Distribution des fonds défense : du monde institutionnel vers le retail

Des fonds conçus pour des investisseurs institutionnels

Les fonds défense et de souveraineté ont été pensés pour des investisseurs institutionnels : grandes caisses de retraite, fonds de pension, assurances… Leur complexité, leur illiquidité relative et un horizon d’investissement long en font des produits difficiles à transposer au grand public sans adaptation. L’argument macro-géopolitique, centré sur la sécurité stratégique plutôt que sur une simple performance financière, est familier des investisseurs institutionnels mieux équipés pour intégrer ces dimensions dans leurs décisions.

Quels canaux de distribution possibles ?

Pour étendre ces fonds vers le retail, plusieurs canaux existent mais comportent des défis :

  • Assurance-vie via des UC thématiques
  • Fonds labellisés “souveraineté”
  • ETF thématiques

Mais ces canaux rencontrent des obstacles spécifiques : acceptabilité éthique des armes même conventionnelles, devoir de conseil renforcé pour les distributeurs face à des produits atypiques, volatilité émotionnelle des investisseurs individuels, et risque réputationnel pour les conseillers et plateformes qui recommanderaient de tels produits.

Conclusion

Les fonds défense symbolisent une mutation de l’investissement : la sécurité stratégique s’impose comme une dimension potentiellement incontournable des approches durables du XXIᵉ siècle . Par ailleurs, ces produits posent une question de fond : la sécurité collective devient-elle un pilier de la durabilité ? Si oui, comment réconcilier cela avec les valeurs individuelles et le cadre réglementaire durable ?