Cet article a été co-écrit avec France Vallée, Goodvest, Regeneration et Weefin, partenaires du Lab.Transition de SeaBird.

La biodiversité : une donnée presque impossible à standardiser

La prise en compte de la biodiversité repose sur des méthodes locales, multifactorielles et difficiles à comparer entre elles. Le Global Biodiversity Score (GBS), développé par CDC Biodiversité, constitue un outil de référence. Il se fonde notamment sur des métriques telles que le MSA.Km2 (Mean Species Abundance).

Si les entreprises veulent prendre en compte ce critère, elles doivent déterminer leurs propres indicateurs et s’appuyer sur des bases de données internes pour suivre dans le temps l’évolution d’indicateurs clés – ex. nombre d’espèces ou d’individus au sein des espèces. Elles peuvent aussi, comme le fait Goodvest, recourir à des méthodes et des benchmarks sectoriels ou géographiques pour comparer les données. Goodvest intègre la biodiversité comme critère de sélection des supports d’investissement proposés aux clients. Son approche novatrice, de type ‘best-in-class’, privilégie, au sein de chaque secteur et de chaque zone géographique, les entreprises les plus vertueuses en matière d’impact sur les écosystèmes.

Pourquoi les instruments financiers biodiversité restent marginaux

Un cadre réglementaire immature

Si la TNFD – Taskforce on Nature-related Financial Disclosures – fournit un cadre de référence reconnu, son application opérationnelle reste complexe pour le secteur financier. Plusieurs obstacles l’expliquent : l’absence de données naturelles standardisées et accessibles, le manque d’obligations réglementaires, des capacités humaines encore insuffisantes au sein des institutions, et surtout la difficulté à quantifier le risque nature.

Faute d’un équivalent aussi simple et universel que la tonne de CO₂ pour le climat, intégrer la biodiversité dans les décisions d’investissement reste marginal. Dans le cadre européen, la CSRD aurait pu conduire à mieux mesurer les impacts des activités humaines sur la biodiversité. La sensible réduction de son périmètre d’application éloigne cette perspective.

Idem pour la Taxonomie, autre pilier de la réglementation finance durable européenne. Ses objectifs environnementaux incluent explicitement la protection et la restauration de la biodiversité et des écosystèmes (objectif n°6). Mais l’absence de critères techniques d’examen (Technical Screening Criteria) finalisés pour cet objectif laisse encore un vide opérationnel important pour les acteurs financiers souhaitant s’y conformer.

Modèle économique et difficultés opérationnelles

Un manque de contrepartie directe ?

Les produits financiers carbone peuvent attirer des acheteurs identifiés, en particulier de grandes entreprises, dotées d’une trajectoire net zéro, qui cherchent à compenser leurs émissions. Quant aux produits biodiversité, leur absence d’unité de mesure standardisée ne permet pas d’identifier clairement la plus-value de l’investissement sur l’environnement. De quoi freiner les meilleures volontés

Cependant, certains produits carbone intègrent désormais une dimension biodiversité. Car les actions de préservation et de restauration de la biodiversité génèrent des co-bénéfices climatiques mesurables, en améliorant notamment le bilan carbone des écosystèmes concernés. Par exemple, les crédits carbone issus de projets de reforestation, de restauration de zones humides, ou de restauration des parcelles agricoles, valorisent simultanément le stockage de CO₂ et la reconstitution d’habitats naturels.

Bien que la biodiversité puisse, dans une certaine mesure, se régénérer rapidement, son impact positif sur le climat s’observe dans un temps beaucoup plus long. Un temps long qui entre en conflit avec le besoin de résultat souvent annuel des entreprises ou à moyen terme pour les investisseurs (3 à 7 ans).

Cette absence de contrepartie directement mesurable explique en partie pourquoi les actions en faveur de la biodiversité sont souvent portées et/ou financées par le secteur non lucratif : collectivités, ONG, secteur philanthropique, ou par des acteurs financiers engagés, comme les mutualistes. Elles restent ainsi marginales.

Une commercialisation complexe

La mesure complexe de la biodiversité dans les produits financiers rend particulièrement difficile leur commercialisation. Les produits en faveur de la biodiversité n’ont pas d’information-prix claire. Et leur classification rend leur distribution complexe.
La forme juridique des actifs naturels (fonds d’investissement forestiers, viticoles ou agricoles) n’est pas compatible avec le cadre de référencement de certains supports, comme l’assurance vie, car ils sont classés comme des actifs immobiliers.

Intégrer la biodiversité dans la finance : du moindre impact au vrai impact positif

Néanmoins, la biodiversité n’est pas qu’une thématique d’investissement parmi d’autres. La perte de biodiversité constitue l’une des limites planétaire que l’humanité ne peut franchir sans déstabiliser profondément les systèmes naturels dont dépend toute activité économique (Rockström et al. ; 2009). Dans un rapport du TNFD , 64 % des entreprises du secteur financier estiment d’ailleurs que ces enjeux sont aussi importants, voire plus importants, que le climat.

Approche « limitée » : choisir le moindre mal, atténuer les impacts

En l’absence de démarche dédiée, les politiques d’exclusion constituent une première étape pour réduire les risques liés à la biodiversité. Mais il n’existe pas d’exclusion systématique des secteurs à impact élevé sur la biodiversité. La biodiversité devient ainsi une métrique de reporting supplémentaire qui oriente des politiques d’exclusion et/ou d’engagement des sociétés de gestion et des assureurs.

Cette intégration s’inscrit dans la logique de la séquence Éviter-Réduire-Compenser (ERC) :

  1. Eviter les atteintes à la nature, via des politiques d’exclusion sectorielle ou d’exclusion de pratiques spécifiques (déforestation liée à l’exploitation d’huile de palme).
  2. Réduire les émissions qui ne peuvent être évitées, via un dialogue structuré entre investisseurs et émetteurs et la mise en place de charte pour inscrire une trajectoire de la réduction de la pression sur l’environnement (France Valley).
  3. Compenser, en dernier recours : cela consiste à atténuer les impacts résiduels du portefeuille. C’est à ce jour le levier le plus utilisé par les acteurs financiers.

Actions existantes : impacts positifs directs

Néanmoins, des produits financiers intègrent la biodiversité dans une logique de restauration. Regeneration a ainsi mis en place un instrument d’investissement climatique fondé sur la capacité future du sol à jouer son rôle de séquestration carbone.

Regeneration permet aux entreprises clientes de compenser leurs émissions carbone et investit les fonds collectés au profit de la régénération d’exploitations agricoles. Elle propose un accompagnement sur 5 ans (support d’un ingénieur agronome, compensation de salaire pour l’exploitant pour couvrir le risque de pertes de rendements lors de la transition (60 % des montants collectés), financement d’analyses du sol).

Les co-bénéfices interviennent aussi dans le cadre de la gestion de certains actifs naturels. Ainsi France Valley gère durablement les forêts, au travers d’une établie avec les exploitants forestiers. Cette charte vise à maximiser les 3 S : Séquestration / Stockage / Substitution. La charte engage les exploitants à diversifier les essences, protéger la canopée ou faire des futaies irrégulières.

Les fonds dédiés biodiversité : générer un impact direct et mesurable

Ces dernières années, de nouveaux instruments financiers dédiés à la biodiversité -fonds thématiques (ex. fonds MAIF, Nature Impact Funds), obligations biodiversité ou blue bonds, SLB biodiversité standardisés et paiements pour services environnementaux – se développent sous l’effet d’une prise de conscience accrue de la valeur des services écosystémiques.

Pour les assureurs, ces produits représentent un investissement de prévention. Parallèlement, les engagements des investisseurs progressent. Weefin observe ainsi une hausse des exclusions liées aux pesticides ou à l’huile de palme. Cette logique d’atténuation constitue une nouvelle étape vers une meilleure prise en compte de la biodiversité dans les portefeuilles. Toutefois, les produits spécifiquement centrés sur la biodiversité restent encore des niches, à l’image des blue bonds, des debt-for-nature swaps ou des SLB biodiversité.

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Conclusion

Des instruments financiers intégrant la biodiversité existent mais restent limités. L’intégration de la biodiversité dans les produits financiers se fait majoritairement dans une logique d’atténuation des impacts négatifs, notamment à cause de difficulté de mesure et de l’intérêt économique « direct » difficile à déterminer.

La démocratisation des produits permettant de restaurer ou régénérer les écosystème passe par deux axes :

  • Standardiser / définir des mesures de biodiversité claires,
  • Réglementer / changer de priorités d’investissements majeurs pour faire avancer des produits à visée régénérative et ainsi maximiser leur impact positif sur l’environnement.