Un article écrit avec nos partenaires du Lab.Transition : Groupama Forêts, Harmonie Mutuelle, Maif, Matmut et la chaire de recherche MAPMONDES.

Assurance comportementale : agir sur les risques eux-mêmes

La plupart des contrats d’assurance couvre des risques spécifiques, sans que la prime ne soit impactée par le comportement de l’assuré. Ils n’incitent donc pas spécifiquement à réduire le risque, à réparer plutôt que remplacer, ou à anticiper les vulnérabilités.

Avec l’assurance comportementale, le comportement de l’assuré devient un paramètre de la prime, en complément du profil de risque. Ce glissement transforme l’assureur en acteur de prévention, et l’assuré en co-responsable de la gestion du risque.

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Assurance comportementale : des offres qui émergent

L’automobile, le laboratoire le plus avancé

C’est dans l’assurance auto que le modèle comportemental est le plus abouti. L’exemple le plus connu est le coefficient de réduction-majoration (CRM), qui existe en France depuis 1976.

Plus récemment, l’offre « Eco Malin » de Matmut permet à l’assuré de bénéficier d’une réduction de prime de 5 %. En contrepartie, il s’engage, en cas de sinistre, à donner la priorité à la réparation et recourir aux pièces issues de l’économie circulaire. Le remplacement par du neuf intervient seulement en dernier ressort. En cas de sinistre total, l’assuré qui s’engage à remplacer son véhicule par un modèle électrique obtient une année de prime offerte.

Le résultat est significatif : dix-huit mois après ce lancement, 30 % des nouvelles souscriptions se font aujourd’hui sous ce mode, avec un faible taux de défection. L’engagement moral semble ainsi efficace, sans devoir passer par la contrainte. L’assuré qui choisit cette offre le fait peut-être pour des critères économiques mais aussi par conviction ; et il s’y tient, par peur de retourner à un tarif 5 % plus cher en cas de non-respect des recommandations de l’expert.

Selon France Assureurs, les offres intégrant des critères de réparabilité ou d’économie circulaire sont toutefois encore minoritaires dans le marché français, bien qu’en croissance depuis 2022.

La forêt : un terrain d’expérimentation sous contrainte climatique

L’assurance forestière est un autre laboratoire, moins visible mais révélateur des tensions du manque de mutualisation sur les actifs naturels : moins de 10 % des forêts françaises sont aujourd’hui assurées. Pourtant la moitié des départements sont désormais exposés aux feux de forêt, avec une période de risque étendue d’avril à octobre, contre juin à août auparavant.

Selon le rapport CGAAER publié en septembre 2025 sur la valorisation du bois de crise, le taux de couverture assurantielle des forêts privées françaises reste insuffisant au regard de l’exposition au risque incendie croissant. Le rapport recommande notamment d’augmenter le budget du DEFI Assurance (Dispositif d’Encouragement Fiscal à l’Investissement), crédit d’impôt déjà renforcé en 2023 mais dont le coût pour l’État reste modeste (autour de 3 millions d’euros).

Face au paradoxe risque croissant / couverture stagnante, Groupama Forêts Assurances a créé en parallèle en 2025 une équipe dédiée à la prévention des feux de forêt. Elle regroupe d’anciens pompiers et de professionnels du secteur forêt-bois. Ces experts accompagnent les équipes de Groupama lors de visites gratuites organisées chez les assurés qui le souhaitent. Ils prodiguent des conseils en matière de prévention et de lutte contre les incendies : gestion des points d’eau, accessibilité et moyens de défense de la propriété en cas d’incendie, clôtures et espacement des arbres pour faciliter le passage des engins de secours, identification de facteurs de risques éventuels…

La posture est non intrusive : l’assureur ne dicte pas les espèces à replanter ou ne s’immisce pas dans les choix de gestion. Il incite, au travers d’un tarif conditionné, à un comportement. Il propose ainsi une réduction de 10 % de la prime aux propriétaires soumis à un Plan de Gestion Forestière qui assurent 100 % de leur surface.

La santé : vers l’engagement des entreprises

Dans la santé collective, Harmonie Mutuelle a emprunté une troisième voie, tournée cette fois vers les entreprises. Son partenariat avec l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) conditionne des avantages tarifaires à des engagements de décarbonation. Face au constat de critères initiaux trop restrictifs (en effet, seules 200 entreprises en France y étaient éligibles), la mutuelle a abaissé le seuil d’accès : il suffit désormais de publier une première stratégie de décarbonation, ou de calculer et rendre public son score environnemental via l’outil Impact France, pour débloquer la ristourne.

Ainsi, ce n’est pas la performance qui est récompensée, mais la mise en mouvement. La logique est pédagogique autant qu’incitative : enclencher un premier geste pour créer une dynamique.

Les deux ressorts de l’assurance comportementale : engagement moral et accessibilité

Deux ressorts apparaissent déterminants dans les expériences les plus avancées.

Le premier est la primauté de l’engagement moral sur la contrainte. L’offre de Matmut le démontre : un assuré qui choisit librement de s’engager respecte son engagement. La contrainte, elle, génère de la résistance. Ce constat rejoint des travaux de psychologie comportementale : les dispositifs d’engagement volontaire (« commitment devices ») sont systématiquement plus efficaces que les obligations formelles pour modifier les comportements durables (Thaler & Sunstein, Nudge, 2008).

Le second ressort est ce qu’Harmonie Mutuelle formule ainsi : « quand on peut, on veut. » L’accessibilité précède la motivation. En remboursant les dispositifs médicaux reconditionnés alors que très peu de professionnels de santé en proposent encore, la mutuelle crée les conditions d’un marché inexistant. Elle ne récompense pas un comportement déjà adopté, elle le rend possible. C’est aussi une logique d’amorçage de marché.

Pour que l’incitation soit lisible, elle a également besoin d’un référentiel qui peut parfois manquer. En assurance habitation, il est encore par exemple difficile de conditionner une prime à l’utilisation de matériaux plus résilients., à cause d’un cadre légal encore insuffisant. Adoptée en 1ère lecture par l’Assemblée nationale en avril 2026, la proposition de loi Barusseau vise à débloquer cette dimension en autorisant le recours à des matériaux de substitution plus résilients lors des travaux de réparation après sinistre.

La MAIF, de son côté, expérimente déjà des solutions fondées sur la nature pour atténuer le risque et renforcer la résilience des territoires — remembrement de ruisseaux, zones d’absorption des crues — en attendant que le cadre réglementaire soit plus favorable aux produits permettant de s’adapter aux risques climatiques.

Assurance comportementale : quelles limites ?

Le principal angle mort de l’assurance comportementale est la mesure de son impact réel.
Les acteurs les plus avancés disposent d’indicateurs de comportement, comme le taux de souscription aux offres responsables, le pourcentage de pièces éco-circulaires effectivement utilisées, coût moyen par sinistre, etc. Mais ces indicateurs mesurent des comportements, pas des impacts. Savoir que 30 % des nouveaux assurés ont choisi l’offre Eco-malin proposé par la Matmut ne dit en effet rien sur les émissions évitées, ni sur l’évolution réelle du risque couvert. De ce point de vue, l’impact sur la biodiversité reste notamment un axe majeur d’amélioration.

Conclusion : une transformation progressive

Trois ans après les premières expérimentations, l’assurance comportementale affiche une évolution lente mais en croissance. Des offres ont tenu, d’autres ont été élargies, quelques marchés ont commencé à bouger et la réglementation évolue favorablement : les fondations sont posées.

La réussite durable de ce modèle dépendra de deux conditions. La première est technique : la capacité des assureurs à se doter d’indicateurs d’impact réel, et non seulement de comportement. La seconde repose sur les convictions qui portent ces démarches. Les acteurs motivés par la réputation abandonneront leurs engagements dès que le contexte politique ou médiatique évoluera. Ceux animés par des convictions structurelles tiendront le cap.

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Nous remercions les partenaires du Lab.Transition qui ont nourri cet article :

  • Guillaume Bouffard – Directeur général, Groupama Forêts,
  • Lionel Fournier – Directeur impact et santé durable, Harmonie Mutuelle,
  • Franck Carnero – Directeur Mission et Impact, MAIF,
  • Emmanuel Petit – Directeur RSE, Matmut,
  • Véronique Blum – Directrice scientifique, Mapmondes.